Ce n’est pas le bon moment

Ce n’est pas le moment
Alice Lipsey
Jour 1
20h07
La pluie tombe depuis un moment déjà, fine et régulière, comme si la ville avait décidé de se laver de quelque chose. À l’intérieur de la boutique de mariage, la lumière est douce, presque irréelle.
Tout est blanc. Ivoire. Lisse.
Sur l’estrade, Chloé se tient droite, les épaules dégagées, la taille soulignée par la coupe ajustée de la robe. La dentelle épouse sa peau avec une précision délicate ; la traîne repose derrière elle comme une promesse silencieuse.
Le regard professionnel, la vendeuse ajuste l’ourlet.
— Tournez-vous un peu, s’il vous plaît.
Chloé pivote lentement, lève les yeux… et soudain, se fige.
De l’autre côté de la vitrine, sous une pluie battante, elle reconnaît Naya.
Elle est là, immobile, et la fixe.
Le temps se suspend. Chloé perd la notion de tout, et surtout, de l’endroit où elle se trouve. Pourtant, la vendeuse continue de lui parler. Elle semble admirative devant la manière dont cette robe lui va. Comme une seconde peau, dit-elle avec enthousiasme. Elle évoque la coupe flatteuse, la silhouette parfaite, le tombé idéal. Chloé l’entend comme on entend un bruit de loin. Quelques sons. Des bribes de mots.
Puis, plus rien.
Rien d’autre que les battements frénétiques de son cœur tandis qu’elle se noie dans le regard sombre posé sur elle.
Pourquoi elle ?
Pourquoi maintenant ?
Le bustier lui semble soudain plus serré. Sa respiration devient plus pénible, plus douloureuse.
Dehors, Naya semble ignorer la pluie. Pourtant, elle alourdit ses cheveux et colle sa chemise sur sa peau. Elle est trempée, probablement de la tête aux pieds, mais elle ne bouge pas. Elle continue de regarder la robe.
Le message est atrocement limpide.
Elle va se marier… probablement avec un homme.
Sa mâchoire se contracte légèrement.
Elle va oser. Elle va vraiment le faire.
Dans le magasin, le cœur de Chloé la met au supplice. Il cogne, se pince, la fait grimacer. Elle voudrait détourner le regard, ne pas éprouver de culpabilité.
Elle voudrait oublier.
Ne me regarde pas comme ça, hurle-t-elle en silence. Ne me rappelle pas celle que j’étais quand nous étions ensemble. Laisse-moi tourner cette page pour de bon.
Naya fait un pas vers la vitrine. Chloé se demande, en retenant son souffle, si elle va oser s’approcher davantage.
Instinctivement, elle secoue la tête. Elle ne veut pas. Plus. Entendre ses excuses. Ses raisons. Ses prétextes pour expliquer l’aujourd’hui et le maintenant.
Je n’étais pas prête.
Le serait-elle aujourd’hui ? Elle l’ignore.
Elle pourrait cesser ces questions. Détourner le regard. Baisser la tête. S’intéresser à la femme qui ajuste, coud, s’efforce de faire d’elle une femme inoubliable. Mais non, elle observe la pluie qui glisse le long de son visage sans qu’elle cherche à l’essuyer et tressaille.
Les souvenirs la happent. La colère grandit.
J’ai peur. Peur du regard des autres. Peur de perdre ma famille. Peur des conséquences de t’aimer ouvertement.
Le regard à travers la vitre est subitement insoutenable. Chloé déglutit.
Tu t’es cachée derrière cette peur. Tu es partie…
Sur le tissu blanc, ses doigts se crispent. Les traits de son visage se durcissent un peu.
Pars. Pars cette fois encore. Tu arrives trop tard ; je me suis reconstruite. J’ai refait ma vie.
Sans toi.
La vendeuse s’éloigne un instant pour aller chercher le voile. Chloé se retrouve seule sur l’estrade. Exposée et vulnérable. La voilà seule face à elle-même. Face à ses choix.
Et seule, face à elle.
Naya
Si je sors, tout s’effondre. Comprends-tu ça ?
Mais si je reste, alors, c’est moi qui m’effondre…
Dehors, Naya souffle pour chasser une mèche qui lui barre le visage.
Un battement de cœur, puis un autre.
La pluie semble redoubler d’intensité, comme si l’Univers voulait rendre la scène encore plus dramatique qu’elle ne l’était déjà. Comme s’il voulait la pousser à décider. Dans les yeux de Naya, Chloé semble lire quelque chose qui lui fait presque horreur :
De la résignation.
Ne me supplie pas, semble-t-elle penser. Laisse-moi décider de ce que je veux.
Naya recule d’un pas, puis d’un autre, avant de tourner légèrement les épaules. Chloé reste immobile sur l’estrade. Elle ferme les yeux pour ne pas la voir disparaître au coin de la rue.
Sur elle, la robe qui lui paraissait légère quelques minutes plus tôt pèse désormais bien lourd.
Elle fixe la vitrine vide, incrédule.
Anéantie.
Elle est revenue.
Sa gorge se serre.
Pour me tester ?
Non, je suis sûre de moi… vraiment ?
Elle tremble un peu lorsque la vendeuse revient avec le voile. Elle le pose délicatement sur ses cheveux, puis lui demande en souriant :
— Alors, qu’est-ce que vous en pensez ?
Chloé observe son reflet dans le miroir. La robe est parfaite.
En tout point.
Elle inspire doucement, ravale ce qui manque de l’étouffer.
— Oui… elle est parfaite.
Sa voix est ferme, mais son regard, lui, ne l’est plus.
Jour 2
20h07
La pluie est plus fine ce soir. Chloé sort du magasin quelques minutes après l’essayage et referme son manteau en le boutonnant à la va-vite. Elle est nerveuse. Elle sait qu’elle va lever les yeux, regarder en face. Elle appréhende et en même temps, c’est plus fort qu’elle.
Sans grande surprise, Naya est là.
Sous l’auvent d’en face, elle est adossée au mur, les bras croisés. Elle ne cherche pas à se cacher. C’est même tout l’inverse.
Les deux femmes se regardent comme si la veille n’avait pas suffi. Comme si elles avaient besoin de marquer leur esprit.
Comme si elles n’étaient pas rassasiées.
Chloé s’approche de quelques pas avec une prudence excessive, comme si elle avançait jusqu’au bord d’un gouffre immense.
— Tu n’étais pas obligée de revenir, observe-t-elle d’une voix calme, un peu froide.
Naya incline légèrement la tête.
— Mais je suis là maintenant.
Chloé détourne brièvement les yeux vers la vitrine derrière elle.
— Ce n’est pas le moment.
Naya cherche son regard et réplique :
— Parce que tu as enfin trouvé la robe idéale ?
Le coup est bas. Il heurte Chloé qui inspire lentement pour ne pas perdre son sang-froid.
— Parce que j’ai choisi une vie stable.
La pluie frappe doucement le trottoir. Le décor de leur rencontre a quelque chose de cinématographique.
Naya s’avance d’un pas.
— Stable ne veut pas dire vraie.
Le regard de Chloé se durcit.
— Tu n’as pas le droit de dire ça.
— Pourquoi ? Parce que c’est moi qui suis partie ?
— Exactement.
— C’est vrai, oui, je suis partie. Parce que je n’étais pas prête. Parce que j’avais peur. Parce que j’étais lâche. Mais je n’ai jamais cessé de t’aimer.
L’aveu tombe, direct, sans rien pour la ménager. Chloé ferme les yeux une seconde.
— Naya…
— Non. Laisse-moi finir.
Elle s’approche encore, réduisant à ce point la distance qu’elle en devient dangereuse.
— Tu crois que je n’ai pas souffert ? Que je t’ai regardée avancer sans rien ressentir ? Tu crois que je n’ai pas regretté chaque jour ?
Bouleversée, agacée, Chloé secoue la tête.
— C’est trop tard.
Les mots sortent vite, comme pour conclure cette conversation qui la blesse. Mais Naya n’en démord pas. Elle refuse de s’arrêter là.
— Non, c’est plus difficile. Ce n’est pas la même chose.
— Je me marie, lui rappelle Chloé dans un murmure.
Naya soutient son regard.
— Oui… avec lui.
À quoi bon dire avec un homme ? C’est inutile. Chloé serre les mâchoires.
— Ce n’est pas contre toi.
— Je sais. C’est contre toi.
Le silence les engloutit ; Chloé baisse les yeux.
— Tu arrives au pire moment.
— Non, je ne pense pas.
Naya s’approche encore, juste assez pour que leurs souffles se frôlent.
— J’arrive au seul moment où tu dois être honnête.
Effrayée, Chloé recule un peu.
— Tu ne sais pas ce que ça coûte, proteste-t-elle faiblement.
— Si. Maintenant, je le sais.
20h10
La pluie semble sur le point de s’arrêter. Chloé tourne légèrement le visage, offrant son profil à celle qui ne cesse de la fixer.
— Je ne peux pas tout détruire, confie-t-elle presque à contrecœur.
Sans même la voir, elle sent Naya qui hoche la tête. Elle devine aussi sa crispation, sa frustration peut-être.
— Alors, ne détruis rien. Mais ne mens pas.
Chloé serre les poings. Et les dents. Après quelques instants d’un silence pesant, elle laisse tomber :
— Je dois rentrer.
Naya ne la retient pas.
Chloé s’éloigne alors. Pas franchement. Pas complètement.
— Pourquoi tu es prête maintenant ?
— Parce que j’ai compris que te perdre pour de bon me ferait plus mal que de me perdre moi-même.
Cette réponse la bouleverse. Elle ferme les yeux, puis elle reprend sa marche.
Naya reste seule sous l’auvent.
La pluie a recommencé.
Jour 3
20h07
La pluie ne tombe plus, la vitrine est éclairée comme les autres soirs, indifférente au drame qui se joue autour d’elle.
Naya est là depuis quelques minutes déjà, adossée au mur d’en face, mais son regard est différent. Elle n’espère plus rien. Elle s’obstine, sans trop savoir pourquoi.
Tu n’es pas venue hier.
Ni avant-hier.
Tu as choisi.
N’est-ce pas ?
Elle inspire lentement, secoue tristement la tête. À quoi d’autre aurait-elle pu s’attendre ?
OK. Message reçu.
Elle se résigne, se met en route.
Et s’arrête.
Parce que Chloé n’est pas dans la boutique, elle se tient là, immobile, de l’autre côté de la rue.
Sans robe.
Sans manteau mal boutonné.
Sans sourire hésitant.
C’est juste elle.
Chloé,
Naya ne bouge pas. Elle est soudain prise de panique. Submergée par cet espoir irrésistible qu’elle ne sait pas faire taire.
Ne t’emballe pas, se répète-t-elle en boucle. Ce n’est peut-être qu’une coïncidence. Un fait exprès cruel.
Mais Chloé traverse. Elle ne se dirige pas vers la boutique. Non, elle avance vers elle.
À son tour, Naya se met en route. Prudemment. Timidement. Leurs pas ralentissent à mesure que la distance disparaît. Quand elles s’arrêtent, elles ne sont plus qu’à quelques centimètres l’une de l’autre. Proches. Trop proches pour faire semblant.
Le silence s’installe. S’éternise. C’est Chloé qui décide de le rompre, avec cette maladresse propre aux échanges lourds, chargés d’émotions et de questions.
— Tu es venue tous les soirs.
Elle n’a pas besoin de confirmation. Naya pourtant, acquiesce lentement.
— Je voulais être sûre de ne pas te manquer.
Chloé soutient son regard.
— Pourquoi ?
Si la question est simple. La réponse ne l’est pas. Naya hésite, puis confesse :
— Parce que j’ai déjà manqué un rendez-vous.
Un silence glisse entre elles, avant que Chloé ne baisse les yeux, puis ne les relève.
— J’ai préféré ne pas venir.
— Je sais.
Ce n’est pas un reproche, juste un constat.
— J’avais besoin de silence…
Sa voix n’est plus qu’un murmure étranglé.
— Et de savoir si tu reviendrais vraiment.
Le regard de Naya se trouble, mais elle se ressaisit. Vite.
— Et ?
Chloé inspire.
— Et tu es là.
Dehors la lumière des lampadaires se projette sur leurs visages, les éclairant à demi. Chloé se mord la lèvre, comme si elle hésitait à faire un aveu capable de tout chambouler.
Après un moment, elle laisse échapper :
— Je ne suis pas venue pour un essayage…
Naya sent son cœur accélérer ses battements, sa respiration devenir plus erratique.
Tais-toi. Laisse-la parler. Ne la coupe surtout pas.
— … pas pour la robe.
Le silence qu’elle impose est insupportable pour Naya. Elle attend, sans savoir si elle doit respirer, sourire, pleurer.
— Alors…
Sa voix se casse. Elle se reprend :
— Pourquoi tu viens ?
Chloé s’approche encore au point que leurs épaules pourraient se toucher.
— Pour voir si tu tiens toujours quand je suis en face de toi.
Naya ne détourne pas les yeux.
— Je tiens, assure-t-elle, la voix vibrante, déterminée.
Le souffle de Chloé effleure sa joue.
— Et si je te dis que je ne dors plus correctement depuis une semaine ?
— Je te dirais que moi non plus.
La tension ne cherche plus à se cacher. Elle est partout. Lourde. Électrique. Chloé pose une main sur le revers de la veste de Naya. Pas pour la retenir. Juste pour sentir qu’elle est réelle.
— Tu n’étais pas prête.
— Non.
— Et maintenant ?
Le regard de Naya ne tremble pas.
— Maintenant, je n’ai plus envie de vivre à moitié.
Chloé ferme les yeux une seconde. Quand elle les rouvre, il y a moins de distance.
— Je ne peux pas promettre que je vais tout casser.
— Je ne te le demande pas.
Naya inspire doucement, comme si elle cherchait à reprendre de l’air.
— Je te demande d’être honnête.
Leurs fronts pourraient presque se frôler.
20h09
La rue semble plus silencieuse que d’habitude. Comme si elle redoutait d’être entendue de tous les riverains, Chloé murmure :
— J’ai essayé de me convaincre que c’était terminé, mais ça ne l’est pas.
Naya ne la touche pas.
Pas encore.
— Non.
La main de Chloé repose toujours sur le revers de la veste de Naya.
— Si tu continues à me regarder comme ça…
La voix de Naya se casse légèrement.
— Je vais oublier que tu dois repartir…
Au lieu de répondre, Chloé ferme les yeux une seconde, puis supprime toute distance entre elles et pose ses lèvres sur celles de Naya.
Ce n’est pas un baiser hésitant.
C’est un baiser retenu depuis trop longtemps.
Ses mains glissent sur sa nuque, s’y accrochent presque. Naya répond immédiatement, sans retenue, sans prudence. Elle la saisit par la taille, la rapproche contre elle comme si elle avait attendu ce contact pendant des années.
La pluie recommence, fine, froide, indifférente.
Leurs lèvres se cherchent, se trouvent, se pressent plus fort. Chloé laisse échapper un soupir de plaisir, le genre de son qu’elle a retenu trop longtemps.
Les doigts de Naya glissent dans ses cheveux et les tirent légèrement en arrière pour approfondir le baiser. Chloé répond avec la même urgence, l’embrassant presque désespérément, comme si elle voulait rattraper tout ce qu’elles ont manqué.
Autour d’elles, le monde disparaît. Il n’y a plus que la chaleur de leurs corps sous la pluie.
Puis Chloé ralentit. Les mains toujours autour du cou de Naya, elle pose son front contre le sien.
— Je ne devrais pas.
Sa voix est tremblante. Naya la regarde sans la lâcher.
— Alors, ne le fais pas.
Chloé ferme les yeux.
— Je dois lui parler, je dois arrêter de faire semblant.
Même si son cœur bat vite, Naya reste immobile.
— Tu es sûre ?
— Je ne peux pas rentrer ce soir et faire comme si rien ne s’était passé.
Sa gorge se serre, ses yeux se ferment.
— Je lui dois la vérité.
Elle rouvre les yeux.
— Et à toi aussi. Je t’ai toujours aimée, Naya.
Ce n’est pas un cri, pas une déclaration théâtrale. Juste un fait.
Naya déglutit.
— Je sais.
Chloé esquisse un sourire douloureux.
— Non. Tu ne sais pas à quel point. Tu ignores…
Elle se recule d’un pas. La pluie tombe toujours, sans fléchir, contrairement aux genoux de Chloé qui semblent devenir du coton.
— Je m’en veux.
— De quoi ?
— De t’avoir laissé partir. De m’être laissé convaincre que ce serait plus simple sans toi. De t’avoir aimée en silence pendant que je préparais mon mariage avec quelqu’un d’autre.
Naya lève une main comme pour lui caresser la joue, puis renonce.
— Va lui parler. Mais je t’en prie, ne reviens pas par culpabilité.
Chloé secoue la tête.
— Je ne reviendrai pas par culpabilité.
Son regard est brillant lorsqu’elle ajoute :
— Je reviendrai parce que c’est toi.
20h10
Chloé recule lentement, hésite une seconde, puis revient brusquement l’embrasser.
Pas comme une dernière fois, plutôt comme une promesse. Puis elle recule d’un pas et s’éloigne, sans se retourner.
Naya reste sous la pluie, avec le goût de Chloé encore sur ses lèvres et une certitude : elle reviendra.
Jour 4
20h07
Naya est là depuis vingt minutes. Elle s’est mise à l’abri sous l’auvent, exactement au même endroit que les soirs précédents. La pluie tombe plus fort ce soir. Elle heurte le métal dans un vacarme presque assourdissant.
Malgré tout, elle est là, à fixer le trottoir d’en face sans vraiment le regarder.
Tu l’as embrassée, hier.
Et tu l’as laissé repartir.
Elle passe une main dans ses cheveux encore humides. Elle devait lui parler. Tout lui dire.
Et si elle avait changé d’avis ?
La pensée lui serre le ventre.
Et si elle avait décidé que ce serait trop compliqué ?
Elle ferme les yeux un instant et se fait mille et un reproches.
Tu savais que ça pourrait arriver.
Tu ne peux pas réapparaître et le forcer à détruire tout ce qu’elle a reconstruit.
La boutique de robes est éclairée derrière elle. Indifférente à ses tourments. Qu’elle souffre ou non, quelle importance ? Elle, elle ouvre. S’allume. Ferme.
Chaque jour.
Tous les jours.
Tu veux qu’elle te choisisse, n’est-ce pas ?
Pas par révolte.
Pas par orgueil.
Par amour.
Parce que tu l’aimes, que tu n’as jamais cessé de l’aimer, et qu’aujourd’hui, tu es prête.
Son regard se durcit légèrement.
Oui, Chloé. Je suis prête.
Elle ferme les yeux, revoit leur baiser, la façon dont Chloé s’est accrochée à elle. La chaleur. L’urgence.
Elle ne m’a pas embrassée comme si c’était terminé. Elle ne m’a pas dit au revoir.
La pluie redouble.
20h08
Naya regarde sa montre, impatiente. Torturée.
Si elle ne vient pas…
Elle ne finit pas la phrase, elle s’y refuse.
Adossée au mur, elle sent son cœur battre presque douloureusement.
Je peux l’attendre.
Je l’ai déjà fait.
Mais pas tout une vie.
Je ne veux plus attendre toute une vie.
Un bruit de pas dans l’eau l’interrompt dans ses pensées. Elle lève la tête.
Chloé. Elle court pour traverser la rue. Elle n’a pas de parapluie, rien pour la protéger de la pluie. Son manteau colle à sa silhouette. Ses cheveux sont plaqués contre son visage. Elle ne ralentit pas.
Elle ne cherche pas l’abri, elle vient droit vers Naya.
Comme si elle avait manqué d’air.
Elles se retrouvent à quelques centimètres l’une de l’autre, en plein milieu du trottoir, sous la pluie battante.
Chloé respire vite.
— Je lui ai parlé.
Sa voix tremble ; Naya, elle, ne bouge pas.
— Et ?
Chloé secoue la tête.
— Je ne pouvais plus mentir. Je lui ai dit que je t’aimais encore.
Les mots sortent d’un seul coup, comme l’eau d’un barrage qui vient de sauter.
Naya sent son cœur frapper contre ses côtes.
— Et il a dit quoi ?
Chloé essaie de reprendre son souffle et ses esprits, mais l’émotion est là, vive, à fleur.
— Rien d’abord. Puis il m’a regardée comme s’il me découvrait pour la première fois.
Sa voix se brise légèrement.
— Je crois qu’il savait déjà. Il a compris que je ne pouvais plus rester.
La distance disparaît d’un coup. Cette distance qui les a tenues éloignées l’une de l’autre pendant des jours. Des semaines. Des mois.
Chloé prend le visage de Naya en coupe et l’embrasse.
Ce n’est plus retenu, ce n’est plus prudent.
C’est désespéré.
Leurs lèvres se retrouvent avec une urgence presque douloureuse. Naya l’enlace, la serre contre elle comme pour s’assurer qu’elle ne disparaîtra pas cette fois.
La pluie frappe leurs épaules, leurs cheveux, leurs visages. Elles s’embrassent comme si elles reprenaient leur souffle après des années d’apnée.
Puis Chloé s’accroche à elle plus fort.
Et elle se met à pleurer.
Pas bruyamment, mais profondément.
Son front vient se poser contre l’épaule de Naya. Ses doigts se crispent dans son dos.
— J’ai tout cassé.
Sa voix est étouffée.
— J’ai fait du mal à quelqu’un de bien.
Naya passe une main ferme dans ses cheveux mouillés.
— Tu as arrêté de mentir.
Chloé secoue la tête contre elle.
— J’ai peur.
— Moi aussi.
Naya relève doucement son visage.
— Mais tu es là.
Chloé la regarde, les yeux rouges, brillants.
— Je ne veux plus vivre à moitié.
La pluie continue de tomber autour d’elles.
Cette fois, personne ne recule.
Jour 5
20h15
La pluie continue de tomber, plus douce maintenant.
Chloé est encore contre Naya. Ses larmes se mélangent à l’eau sur son visage.
Elle relève légèrement la tête.
— Tu vis loin ?
La question surprend presque Naya.
— Non… à dix minutes à pied.
Chloé hésite à peine.
— Je peux venir ?
Sa voix n’a plus rien de tremblant. Elle est déterminée.
— Je ne veux pas rentrer là-bas ce soir, je n’ai plus de toit, de toute façon.
Naya la regarde longuement, elle comprend.
— Viens.
Elles ne parlent plus. Elles marchent côte à côte sous la pluie, sans se toucher, comme si le contact était encore trop brûlant.
20h28
La porte se referme derrière elles.
L’appartement est simple. Chaleureux. Une lumière tamisée dans le salon. Une odeur de bois et de linge propre.
Elles, elles sont trempées. Chloé retire lentement son manteau. L’eau goutte encore de ses cheveux.
Naya s’approche.
— Tu vas attraper froid.
— Alors, réchauffe-moi, lui retourne-t-elle en souriant avec un peu de provocation.
Naya déglutit.
— Tu devrais prendre une douche chaude.
Chloé la regarde, plus insolente que jamais.
— D’accord…
Elle fait un pas vers elle, plonge son regard dans le sien :
— Mais tu viens avec moi.
Pour seule réponse, Naya lui attrape doucement la main.
20h41
L’eau chaude coule sur leurs épaules. La buée envahit rapidement la pièce. Le monde extérieur disparaît.
Elles sont face à face.
Sans vêtements.
Sans masque.
Sans promesse autre que l’instant.
L’eau glisse sur la peau de Chloé. Naya passe doucement une main le long de son bras, comme pour effacer les traces de la pluie… ou celles du passé.
Chloé frissonne.
— Tu es sûre ?
La question n’est pas physique. Elle est plus profonde.
Naya approche son front du sien.
— Je suis sûre de toi.
Chloé ferme les yeux. Naya embrasse son épaule. Lentement. Puis sa clavicule.
Il n’y a plus d’urgence cette fois. Plus de précipitation. Au contraire, elle cherche à la redécouvrir, centimètre par centimètre.
Chloé laisse échapper un souffle. Ses mains glissent dans le dos de Naya, remontent lentement, s’accrochent à ses épaules, l’attirent un peu plus vers elle.
L’eau chaude contraste avec la fraîcheur de leurs peaux.
Chloé pose ses lèvres contre celles de Naya. Plus lentement que la veille, comme si cette fois, elles ne se battaient plus contre le monde, mais pour elles.
Les doigts de Naya effleurent la nuque de Chloé, descendent le long de son dos.
Chloé sourit contre sa bouche.
— Ça faisait trois ans.
— Je sais.
L’eau continue de couler.
Elles restent là longtemps.
À s’embrasser.
À se toucher avec douceur.
À reprendre possession d’un territoire qu’elles n’auraient jamais dû quitter.
Jour 6
20h07
La rue est sèche.
Les enseignes, les lampadaires brillent sans être brouillés par la pluie. L’air est plus léger, étonnamment paisible. Chloé marche aux côtés de Naya. Elles ne se tiennent pas la main. Pas encore. Mais leurs épaules se frôlent à chaque pas, comme une habitude retrouvée.
— On est en avance pour le restaurant, dit Naya.
Chloé hoche la tête. Elles passent devant la boutique. La vitrine est toujours là. Blanche, parfaite, indifférente.
Chloé ralentit, puis elle s’arrête. Elle observe les robes exposées. Les silhouettes immobiles. Les promesses rangées derrière le verre.
Naya la regarde, elle.
— Tu regrettes ?
La question n’est ni accusatrice ni fragile. Juste honnête. Chloé tourne lentement la tête vers elle.
Ses yeux ne trahissent aucune hésitation, pas le moindre doute.
— Est-ce que j’avais l’air de regretter hier sous la douche ? Cette nuit ?
Un léger sourire passe sur ses lèvres.
— Ce matin ?
Elle s’approche.
— Ou tout à l’heure, juste avant de partir de chez toi ?
Naya soutient son regard. Chloé baisse les yeux vers la vitrine une dernière fois.
— Je ne regrette pas mon choix.
Sa voix est calme, comme apaisée.
— Je regrette de t’avoir laissée partir il y a trois ans.
Cette fois, elle prend la main de Naya sans hésiter.
— Mais pas ça, pas nous.
Naya serre doucement ses doigts.
— On aurait pu se retrouver plus tôt.
Chloé esquisse un sourire.
— Peut-être.
Elle observe la rue, la lumière, le reflet de leurs silhouettes côte à côte dans la vitrine.
— Mais si j’étais revenue plus tôt… je n’aurais peut-être pas été prête.
— Et si je n’avais pas essayé de vivre sans toi… je n’aurais peut-être pas compris à quel point c’était impossible.
Naya incline légèrement la tête.
— Tu crois au destin ?
Chloé la regarde longuement.
— Je crois que rien n’arrive au hasard.
Elle désigne la boutique d’un mouvement du menton.
— Il fallait peut-être que je me tienne là, en robe blanche, pour comprendre que ce n’était pas la bonne histoire. Il fallait peut-être que tu arrives au pire moment pour que ce soit enfin le bon.
Leurs doigts s’entrelacent.
La vitrine n’a plus le même pouvoir.
Naya esquisse un sourire léger.
— Alors on va dîner ?
Chloé hoche la tête.
— Oui.
Elles s’éloignent de la boutique sans se retourner. Cette fois, la rue ne les sépare plus. Et le hasard, lui, n’a plus rien d’un accident.
Ce n’était pas le moment ? Peut-être que si finalement.
— Fin —
